Un exemple de contrebande en Bretagne Nord (par Patrick LORANT)

LE BLOCUS CONTINENTAL EN BRETAGNE (ANECDOTE)

L’amiral Nelson ayant détruit la flotte française à Trafalgar, l’Angleterre était maîtresse de la mer. Napoléon était, lui, le maître sur terre. Pour mettre à genoux l’Angleterre, il décida d’étouffer son commerce. A cet effet, il rédigea le décret de Berlin du 21 novembre 1806 qui instituait le blocus continental. Cela faillit réussir, les exportations anglaises s’effondraient et de graves insurrections naissaient partout en Angleterre.

Le blocus échoua cependant pour plusieurs raisons:
- Il est très difficile de surveiller des milliers de kilomètres de côtes.
- Les pays alliés ne jouaient pas forcément le jeu (Hollande).
- Les Anglais travaillaient sans cesse à pousser les pays vaincus à rompre les traités et à faire durer la guerre.
- Les productions françaises étaient vendues aux pays de l’empire à des prix très exagérés afin de financer les guerres.

Finalement, le blocus n’arrangeait pas plus les continentaux que les Anglais. Les affaires sont les affaires et le marché noir n’est pas une invention récente !

Nous avons un document qui relate un fait de contrebande en Bretagne nord.

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Précis pour les armateurs et l’équipage du corsaire le « Requin » contre les sieurs Barrère, négociants à Morlaix, réclamateurs du navire sous pavillon américain la « Paulina » et de sa cargaison.

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- 7 janvier 1808 : Capture de la Paulina par le Requin dans les parages de l’île de Batz.
- Le capitaine de la Paulina affirme avoir été contrôlé deux fois par des navires anglais mais qu’il les a bluffés en leur disant qu’il se rendait en Angleterre, alors que sa véritable destination était Riga pour livrer du vin et des fruits en provenance de Malaga. Pas très clair tout ça !
- La Paulina fut envoyée à Roscoff où il se commit d‘étranges irrégularités.
- On permit aux sieurs Barrère, qui se disaient propriétaires du navire et de sa cargaison, de remettre des lettres aux marins de la Paulina. Ces lettres indiquaient aux marins les réponses qu’ils devraient donner lors des interrogatoires !
- Un des sieurs Barrère vint le lendemain, accompagné du subdélégué de la police de Morlaix. Ce dernier préleva onze documents en disant qu’ils n’intéressaient que la police.
- Enfin, le commissaire de marine confia aux sieurs Barrère le paquet de documents et de procès-verbaux qui n’était ni scellé, ni cacheté, afin qu’ils le portassent eux-mêmes au préfet maritime de Brest !

Les autorités et les notables morlaisiens semblent avoir été étrangement complices : Amitié, naïveté, fraternité maçonnique, opposition au régime, appât du gain ? Nous ne savons.

Heureusement, d’autres documents qui ne se trouvaient pas à bord sont venus, par le plus grand des hasards, révéler la vérité. Une caisse de documents perdue à la mer s’échoua près de Saint-Brieuc. Le dépouillement révéla des pièces relatives à la Paulina. On y trouve principalement une lettre datée du 20 novembre 1807, écrite par les sieurs Barrère aux sieurs Brock, Serre et Mainguy, négociants anglais à Guernesey (Guernesey était donc déjà un paradis fiscal). Dans cette lettre, des discussions de marchands de tapis sur les quantités livrées, les coûts, les assurances, etc, mais aussi des preuves convaincantes de la magouille, les réponses aux interrogatoires étaient forcément mensongères.

La Paulina était sortie de Morlaix chargée de blé le 28 août 1807, la Norvège (Bergen) était sa destination déclarée. Elle n’y est pas allée, les douanes de Bergen l’ont confirmé par la suite. Elle s’est rendue en Angleterre. De là, elle a ensuite rejoint Malaga. C’est entre l’Angleterre et Malaga que les corvettes anglaises l’ont interceptée et dévalisée, les contrôles entre Malaga et Morlaix n’ont pas eu lieu. Les affréteurs étaient coincés, ils ne pouvaient se plaindre à personne.

L’analyse de la lettre met en lumière le mode de fonctionnement du trafic :

- Documents établis à Hambourg pour d’autres navires sans que le nom du navire soit mentionné, et donc utilisables pour la fraude.
- Denrées coloniales (café) cachées dans des barriques de vin de Bordeaux.
- Recherche de capitaines « sûrs et intelligents ».
- Indications sur les différentes astuces à mettre en œuvre en cas de problèmes avec telle ou telle nation.
- 200 tonneaux de blé sont à Tréguier à disposition des Anglais, il leur est suggéré d’arborer le pavillon d’un pays hanséatique (qui ont libre accès dans nos ports).
- « Du sel est également à votre disposition»…
- Changements de pavillon de la Paulina.

Les Barrère n’étaient ni propriétaires de la Paulina, ni de la cargaison, ils s‘occupaient juste « d‘import-export » ! Entre l’Angleterre et Malaga, la Paulina transportait des marchandises. Les croiseurs anglais qui l’ont contrôlée se sont appropriés une partie importante de la cargaison…

D’autres documents, découverts à Algésiras, sont par la suite venus s’ajouter au dossier.

Il ressort de l’étude de ces documents que les négociants de Guernesey semblent avoir été les vrais organisateurs de la contrebande et que celle-ci était fort active, avec des relais un peu partout.

Le blocus était contourné par la ruse. 200 ans plus tard la drogue arrive chez nous grâce aux mêmes techniques : faux connaissements, drogue cachée parmi des denrées alimentaires, capitaines prêts à tout, pavillons et propriétaires incertains…

Ce mémoire montre aussi que les communications commerciales fonctionnaient parfaitement dans toute l’Europe. Les douanes et la police aussi : on trouvait des preuves en Norvège, en Espagne.

Les sieurs Barrère se trouvent tout de même dans le cas d’intelligence avec l’ennemi, ce qui, en temps de guerre, n’est pas bien vu.

Nous ne savons pas si ces faits ont été punis, ni même s’ils ont été jugés. Ce mémoire a été réalisé par l’avocat des corsaires du Requin afin qu‘ils puissent faire valoir leurs droits sur les prises. La Marine Nationale était coulée mais l’Etat sous-traitait avec des corsaires.

Nous disposons du texte intégral si vous souhaitez en avoir communication, il est beaucoup plus long et comporte surtout l’argumentaire de l’avocat des corsaires, Me Dupont.

Le corsaire le Requin mériterait qu’on en sache un peu plus sur lui, si quelqu’un a des informations, elles seront les bienvenues.

Patrick LORANT